Guy Debord – Rapport sur la construction des situations

Extraits (http://SystemicResponse.com)

Debord, Guy. Rapport sur la construction des situations. Clamecy : Éditions mille et une nuits, n°300. 1957.

L’éclatement de la culture moderne est le produit, sur le plan de la lutte idéologique, du paroxysme chaotique de ces antagonismes. Les désirs nouveaux qui se définissent se trouvent formulés en porte-à-faux : les ressources de l’époque en permettent la réalisation, mais la structure économique retardataire est incapable de mettre en valeur ces ressources. En même temps l’idéologie de la classe dominante a perdu toute cohérence, par la dépréciation de ses successives conceptions du monde, qui l’incline à l’indéterminisme historique ; par la coexistence de pensées réactionnaires échelonnées chronologiquement, et en principe ennemies, comme le christianisme et la social-démocratie ; par le mélange aussi des apports de plusieurs civilisations étrangères à l’Occident contemporain, et dont on reconnaît depuis peu les valeurs. Le but principal de l’idéologie de la classe dominante est donc la confusion.

L’idéologie dominante organise la banalisation des découvertes subversives, et les diffuse largement après stérilisation. Elle réussit même à se servir des individus subversifs : morts, par le truquage de leurs œuvres ; vivants, grâce à la confusion idéologique d’ensemble, en les droguant avec une des mystiques dont elle tient commerce.

Par les mécanismes commerciaux qui commandent l’activité culturelle, les tendances d’avant-garde sont coupées des fractions qui peuvent les soutenir, fractions déjà restreintes par l’ensemble des conditions sociales. Les gens qui se sont fait remarquer dans ces tendances sont admis généralement à titre individuel, au prix des reniements qui s’imposent : le point capital du débat est toujours le renoncement à une revendication d’ensemble, et l’acceptation d’un travail fragmentaire, susceptible de diverses interprétations.

Le refus de l’aliénation dans la société de morale chrétienne a conduit quelques hommes au respect de l’aliénation pleinement irrationnelle des sociétés primitives, voilà tout. Il faut aller plus avant, et rationaliser davantage le monde, première condition pour le passionner.

Pour ce qui est des modes persistantes, une forme diluée du surréalisme se rencontre partout. Elle a tous les goûts de l’époque surréaliste, et aucune de ses idées. La répétition est son esthétique. Les restes du mouvement surréaliste orthodoxe, à ce stade sénile-occultiste, sont aussi incapables d’avoir une position idéologique que d’inventer quoi que ce soit : ils cautionnent des charlatanismes toujours plus vulgaires, et en demandent d’autres.

L’installation dans la nullité est la solution culturelle qui s’est fait connaître avec le plus de force dans les années qui suivirent la deuxième guerre mondiale. Elle laisse le choix entre deux possibilités qui ont été abondamment illustrées : la dissimulation du néant au moyen d’un vocabulaire approprié ; ou son affirmation désinvolte.

L’aboutissement présent de la crise de la culture moderne est la décomposition idéologique. Rien de nouveau ne peut plus se bâtir sur ces ruines, et le simple exercice de l’esprit critique devient impossible, tout jugement se heurtant aux autres, et chacun se référant à des débris de systèmes d’ensemble désaffectés, ou à des impératifs sentimentaux personnels.

L’opposition qu’il faut maintenant unir contre la décomposition idéologique ne doit d’ailleurs pas s’attacher à critiquer les bouffonneries qui se produisent dans les formes condamnées, comme la poésie ou le roman. Il faut critiquer les activités importantes pour l’avenir, celles dont nous devons nous servir.

L’histoire de la culture moderne dans la période de reflux révolutionnaire est ainsi l’histoire de la réduction théorique et pratique du mouvement de renouvellement, jusqu’à la ségrégation des tendances minoritaires ; et jusqu’à la domination sans partage de la décomposition.

Les productions des peuples qui sont encore soumis à un colonialisme culturel – causé souvent par l’oppression politique – alors même qu’elles sont progressives dans leur pays, ont un rôle réactionnaire dans les centres culturels avancés. En effet les critiques qui ont lié toute leur carrière à des références dépassées avec les anciens systèmes de création, feignent de trouver des nouveautés selon leur cœur dans le cinéma grec ou le roman guatémaltèque. Ils recourent ainsi à un exotisme, qui se trouve être anti-exotique puisqu’il s’agit de la réapparition de vieilles formes exploitées avec retard dans d’autres nations, mais qui a bien la fonction principale de l’exotisme : la fuite hors des conditions réelles de la vie et de la création.

Une action révolutionnaire dans la culture ne saurait avoir pour but de traduire ou d’expliquer la vie, mais de l’élargir. Il faut faire reculer partout le malheur. La révolution n’est pas toute dans la question de savoir à quel niveau de production parvient l’industrie lourde, et qui en sera maître. Avec l’exploitation de l’homme doivent mourir les passions, les compensations et les habitudes qui en étaient les produits. Il faut définir de nouveaux désirs, en rapport avec les possibilités d’aujourd’hui. Il faut déjà, au plus fort de la lutte entre la société actuelle et les forces qui vont la détruire, trouver les premiers éléments d’une construction supérieure du milieu, et de nouvelles conditions de comportement. Ceci à titre d’expérience, comme de propagande. Tout le reste appartient au passé, et le sert.

Il faut entreprendre maintenant un travail collectif organisé, tendant à un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne. C’est-à-dire que nous devons d’abord reconnaître l’interdépendance de ces moyens, dans la perspective d’une plus grande domination de la nature, d’une plus grande liberté. Nous devons construire des ambiances nouvelles qui soient à la fois le produit et l’instrument de comportements nouveaux. Pour ce faire, il faut utiliser empiriquement, au départ, les démarches quotidiennes et les formes culturelles qui existent actuellement, en leur contestant toute valeur propre. Le critère même de nouveauté, d’invention formelle, a perdu son sens dans le cadre traditionnel d’un art, c’est-à-dire d’un moyen fragmentaire insuffisant, dont les rénovations partielles sont périmées d’avance donc impossibles.

Nous ne devons pas refuser la culture moderne, mais nous en emparer, pour la nier. Il ne peut y avoir d’intellectuel révolutionnaire s’il ne reconnaît la révolution culturelle devant laquelle nous nous trouvons. Un intellectuel créateur ne peut être révolutionnaire en soutenant simplement la politique d’un parti, serait-ce par des moyens originaux, mais bien en travaillant, au côté des partis, au changement nécessaire de toutes les superstructures culturelles. De même, ce qui détermine en dernier ressort la qualité d’intellectuel bourgeois, ce n’est ni l’origine sociale, ni la connaissance d’une culture – point de départ commun de la critique et de la création –, c’est un rôle dans la production des formes historiquement bourgeoises de la culture. Les auteurs à opinions politiques révolutionnaires, quand la critique littéraire bourgeoise les félicite, devraient chercher quelles fautes ils ont commises.

Le jeu situationniste se distingue de la conception classique du jeu par la négation radicale des caractères ludiques de compétition, et de séparation de la vie courante. Par contre, le jeu situationniste n’apparait pas distinct d’un choix moral, qui est la prise de parti pour ce qui assure le règne futur de la liberté et du jeu. Ceci est évidemment lié à la certitude de l’augmentation continuelle et rapide des loisirs, au niveau de forces productives où parvient notre époque. C’est également lié à la reconnaissance du fait que se livre sous nos yeux une bataille des loisirs, dont l’importance dans la lutte de classes n’a pas été suffisamment analysée. À ce jour, la classe dominante réussit à se servir des loisirs que le prolétariat révolutionnaire lui a arrachés, en développant un vaste secteur industriel des loisirs qui est un incomparable instrument d’abrutissement du prolétariat par des sous-produits de l’idéologie mystificatrice et des goûts de la bourgeoisie. Il faut probablement chercher du côté de cette abondance de bassesses télévisées une des raisons de l’incapacité de la classe ouvrière américaine à se politiser.

Il est facile de voir à quel point est attaché à l’aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention. On voit, à l’inverse, comme les plus valables des recherches révolutionnaires dans la culture ont cherché à briser l’identification psychologique du spectateur au héros, pour entraîner ce spectateur à l’activité, en provoquant ses capacités de bouleverser sa propre vie. La situation est ainsi faite pour être vécue par ses constructeurs. Le rôle du « public », sinon passif du moins seulement figurant, doit y diminuer toujours, tandis qu’augmentera la part de ceux qui ne peuvent être appelés des acteurs mais, dans un sens nouveau de ce terme, des viveurs.

Nous devons soutenir, auprès des partis ouvriers ou des tendances extrémistes existant dans ces partis, la nécessité d’envisager une action idéologique conséquente pour combattre, sur le plan passionnel, l’influence des méthodes de propagande du capitalisme évolué : opposer concrètement, en toute occasion, aux reflets du mode de vie capitaliste, d’autres modes de vie désirables ; détruire, par tous les moyens hyper-politiques, l’idée bourgeoise du bonheur. En même temps, tenant compte de l’existence, dans la classe dominante des sociétés, d’éléments qui ont toujours concouru, par ennui et besoin de nouveauté, à ce qui entraîne finalement la disparition de ces sociétés, nous devons inciter les personnes qui détiennent certaines des vastes ressources qui nous font défaut à nous donner les moyens de réaliser nos expériences{, par un crédit analogue à celui qui peut être engagé dans la recherche scientifique, et tout aussi rentable.}

On a assez interprété les passions : il s’agit maintenant d’en trouver d’autres.