Karl Marx – Discours sur la question du libre-échange

Extraits (http://SystemicResponse.com)

Marx, Karl. Discours sur la question du libre-échange. Bruxelles : N.p., 1848. Web. URL : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/01/km18480107.htm

(Les emphases sont les miennes)

Dans la rubrique “Tonton Marx avait tout prévu” : 

« La liberté du Capital »

Le progrès de l’industrie produit des moyens d’existence moins coûteux. C’est ainsi que l’eau-de-vie a remplacé la bière, que le coton a remplacé la laine et le lin, et que la pomme de terre a remplacé le pain.
Ainsi, comme on trouve toujours moyen d’alimenter le travail avec des choses moins chères et plus misérables, le minimum du salaire va toujours en diminuant. Si ce salaire a commencé à faire travailler l’homme pour vivre, il finit par faire vivre l’homme d’une vie de machine. Son existence n’a d’autre valeur que celle d’une simple force productive, et le capitaliste le traite en conséquence.
[…]
Pour nous résumer : dans l’état actuel de la société, qu’est-ce donc que le libre-échange ? C’est la liberté du capital. Quand vous aurez fait tomber les quelques entraves nationales qui enchaînent encore la marche du capital, vous n’aurez fait qu’en affranchir entièrement l’action. Tant que vous laissez subsister le rapport du travail salarié au capital, l’échange des marchandises entre elles aura beau se faire dans les conditions les plus favorables, il y aura toujours une classe qui exploitera, et une classe qui sera exploitée. On a véritablement de la peine à comprendre la prétention des libre-échangistes, qui s’imaginent que l’emploi plus avantageux du capital fera disparaître l’antagonisme entre les capitalistes industriels et les travailleurs salariés. Tout au contraire, tout ce qui en résultera, c’est que l’opposition de ces deux classes se dessinera plus nettement encore.
Admettez un instant qu’il n’y ait plus de lois céréales1, plus de douane, plus d’octroi, enfin que toutes les circonstances accidentelles, auxquelles l’ouvrier peut encore s’en prendre, comme étant les causes de sa situation misérable, aient entièrement disparu, et vous aurez déchiré autant de voiles qui dérobaient à ses yeux son véritable ennemi.
Il verra que le capital devenu libre ne le rend pas moins esclave que le capital vexé par les douanes.
Messieurs, ne vous en laissez pas imposer par le mot abstrait de liberté. Liberté de qui ? Ce n’est pas la liberté d’un simple individu, en présence d’un autre individu. C’est la liberté qu’a le capital d’écraser le travailleur.

Conclusion

Choisir la voie du Progrès©®™, c’est choisir la voie de la dictature de la marchandise mondialisée, c’est choisir le monde de la Nature chosifiée et des choses naturalisées ; c’est donc aussi une manière de se rapprocher de l’inéluctable crise ontologique qui rappelera les hommes à eux-mêmes en les amenant au point où leur souffrance existentielle ne pourra plus être cadenassée par le conditionnement de la société moderne.
En substance, Marx nous dit qu’on ne peut pas écrire l’histoire, mais peut-être tenter de l’accélérer.

[E]n général, de nos jours, le [protectionnisme] est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale.2 C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange.


  1. En Angleterre, lois de protectionnisme économique interdisant l’importation de céréales de l’étranger lorsqu’on se trouve au-dessous d’un certain seuil du cours boursier.

  2. Quel rapport entre cette phrase et la précédente ?
    Simple : en creusant le fossé entre les exploitants (bourgeoisie) et les exploités (prolétariat), en achevant la domination totale des premiers sur les seconds, la mondialisation marchande (qui implique donc la mondialisation générale) rapprochera les hommes du point de crise (ontologique) où le monde sera devenu tellement inhumain qu’il sera impératif d’y mettre fin ; la révolution sociale de Marx est effectivement cette abolition programmée du Capital, par la faute de sa propre extension universelle et générale à tous les domaines de la vie humaine.