Karl Marx – Critique du programme de Gotha

Extraits (http://SystemicResponse.com)

Marx, Karl. Critique du programme de Gotha. Paris: Les Éditions Sociales, 2008.

(Les emphases sont les miennes)

Lettre d’Engels à Bebel [p. 98]

Friedrich Engels, grand ami de Karl Marx, converse avec le leader social-démocrate Auguste Bebel, au sujet du programme d’unification du mouvement social-démocrate en Allemagne lors du congrès de Gotha (1875), que Marx a longuement et très vivement critiqué.

Voilà le bilan de toutes les concessions que nos gens ont eu la complaisance de faire aux lassalliens. Et qu’est-ce qui leur a été concédé en échange ? Le droit de faire figurer au programme toute une série assez confuse de revendications purement démocratiques dont une partie est uniquement affaire de mode, telle que la « législation directe » qui existe en Suisse et y fait plus de mal que de bien, si tant est qu’elle y fasse quelque chose. Si encore il s’agissait d’administration. De même, il manque la première condition de toute liberté, à savoir que vis-à-vis de chaque citoyen, les tribunaux ordinaires et selon la loi commune. Je n’insisterai pas sur le fait que des revendications comme la liberté de la science et la liberté de conscience figurent dans tout programme libéral de la bourgeoisie et ne sont guère à leur place ici.

L’État populaire libre est devenu un État libre. D’après le sens grammatical de ces termes, un État libre est un État qui est libre à l’égard de ses citoyens, c’est à dire un État à gouvernement despotique. Il conviendrait d’abandonner tout ce bavardage sur l’État, surtout après la Commune, qui n’était plus un État, au sens propre. Les anarchistes nous ont assez jeté à la tête l’État populaire, bien que déjà le livre de Marx contre Proudhon et puis le Manifeste Communiste disent explicitement qu’avec l’instauration du régime social socialiste l’État se dissout de lui-même et disparaît. L’État n’étant qu’une institution temporaire, dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires, il est parfaitement absurde de parler d’un État populaire libre : tant que le prolétariat a encore besoin de l’État, ce n’est point pour la liberté mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l’État cesse d’exister comme tel. Aussi, proposerions-nous de mettre partout à la place du mot État le mot Communauté (Gemeinwesen), excellent vieux mot allemand, répondant au mot français Commune.

L’expression « élimination de toute inégalité sociale et politique » au lieu de « abolition de toutes les différences de classes » est également très suspecte. D’un pays à l’autre, d’une province à l’autre, voire d’un endroit à l’autre, il y aura toujours une certaine inégalité dans les conditions d’existence, inégalité que l’on pourra bien réduire au minimum, mais non faire disparaître complètement. Les habitants des Alpes auront toujours d’autres conditions de vie que les habitants des plaines. Se représenter la société socialiste comme l’Empire de l’égalité est une conception française trop étroite (unilatérale) et qui s’appuie sur la vieille devise Liberté, Égalité, Fraternité, conception qui, en ses temps et lieu, a eu sa raison d’être parce qu’elle répondait à une phase d’évolution, mais qui, comme toutes les conceptions trop étroites (unilatérales) des écoles socialistes qui nous ont précédés, devrait à présent être dépassée, puisqu’elle ne crée que de la confusion dans les esprits et qu’elle a été remplacée par des conceptions plus précises et répondant mieux aux réalités.

J’arrête, bien que presque chaque mot de ce programme sans saveur ni vigueur vaudrait d’être critiqué. Il est conçu de telle sorte qu’au cas où il serait accepté, ni Marx ni moi nous ne pourrions jamais adhérer au nouveau parti fondé sur une pareille base, et que nous serions obligés de réfléchir très sérieusement à l’attitude que nous prendrions - également devant l’opinion publique – vis-à-vis de lui. Songez qu’à l’étranger on nous rend responsables de chaque action, de chaque déclaration du Parti ouvrier social-démocrate allemand. C’est ce qu’a fait par exemple Bakounine dans son livre Politique et anarchie, où nous sommes rendus responsables de chaque parole inconsidérée que Liebknecht a pu prononcer ou écrire depuis la fondation du Demokratisches wochenblatt. Les gens s’imaginent que nous tirons d’ici les ficelles de toute cette histoire, alors que vous savez aussi bien que moi que nous ne nous sommes presque jamais mêlés des affaires intérieures du Parti et que, si par hasard nous l’avons fait, ce fut uniquement pour redresser dans la mesure du possible les bévues qui selon nous avaient été commises et à vrai dire toujours dans l’ordre de la théorie. Vous verrez vous-mêmes que ce programme marque un tournant qui pourrait fort bien nous forcer à récuser toute solidarité quelle qu’elle soit avec le Parti qui le reconnaît.

En général, il est vrai, le programme officiel d’un parti importe bien moins que ses actes. Mais un nouveau programme est comme un étendard qu’on vient d’arborer au regard de tous, et c’est d’après lui que l’on juge le Parti. Il ne devrait donc en aucun cas marquer un recul, comme c’est le cas, sur le programme d’Eisenach. Il faudrait également songer à ce que les ouvriers des autres pays vont dire de ce programme et à l’impression que l’on aura à l’étranger à voir ainsi tout le prolétariat social-démocrate à genoux devant les lassalliens.

De plus, je suis persuadé qu’une fusion sur une pareille base ne durera pas un an. Vous voyez d’ici les hommes les plus intelligents de notre Parti s’appliquant à répéter par cœur les phrases de Lassalle sur la loi d’airain et l’aide de l’État ? Je voudrais vous y voir, vous par exemple ! Et s’ils le faisaient, leurs auditeurs les siffleraient. Or, je suis sûr que les lassalliens tiennent justement à ces parties-là du programme, comme le Juif Shylock tenait à sa livre de chair humaine. La scission viendra, mais nous aurons rendu « honnêtes » les Hasselmann, Hasenclever, Tölke et consorts ; nous sortirons de la scission plus faibles et les lassalliens plus forts ; notre Parti aura perdu sa virginité politique et ne pourra plus jamais s’opposer franchement aux phrases creuses de Lassalle, puisqu’elles auront, pendant un temps, été inscrites sur son étendard ; et si les lassalliens prétendent alors de nouveau qu’ils sont le parti ouvrier le plus authentique et le seul, et que les nôtres sont des bourgeois, le programme sera là pour leur donner raison. Toutes les mesures socialistes de ce programme sont les leurs ; quant à notre Parti, il y a fait figurer uniquement les revendications de la démocratie petite bourgeoise, définie par lui aussi, dans le même programme, comme faisant partie de la « masse réactionnaire » !