Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation

Organisation des Jeunes Travailleurs Révolutionnaires (http://SystemicResponse.com)

1972-1974

Brochure parue en 1972, qui est un pastiche du texte de Lénine « L’impérialisme, stade suprême du capitaliste ».

Volume I (1972)

Le révolutionnaire est au militant ce que le loup est à l’agneau

À la suite du mouvement des occupations de mai [19]68 on a vu se développer à la gauche du Parti Communiste et de la CGT un ensemble de petites organisations qui se réclament du trotskisme, du maoïsme et de l’anarchisme. Malgré le faible pourcentage de travailleurs qui ont rejoint leurs rangs, elles prétendent disputer aux organisations traditionnelles le contrôle de la classe ouvrière dont elles se proclament l’avant-garde.

Le ridicule de leurs prétentions peut faire rire, mais en rire ne suffit pas. Il faut aller plus loin, comprendre pourquoi le monde moderne produit ces bureaucraties extrémistes, et déchirer le voile de leurs idéologies pour découvrir leur rôle historique véritable. Les révolutionnaires doivent se démarquer le plus possible des organisations gauchistes et montrer que loin de menacer l’ordre du vieux monde l’action de ces groupes ne peut entraîner au mieux que son reconditionnement. Commencer à les critiquer, c’est préparer le terrain au mouvement révolutionnaire qui devra les liquider sous peine d’être liquidé par eux.

La première tentation qui vient à l’esprit est de s’attaquer à leurs idéologies, d’en montrer l’archaïsme ou l’exotisme (de Lénine à Mao) et de mettre en lumière le mépris des masses qui se cache sous leur démagogie. Mais cela deviendrait vite fastidieux si l’on considère qu’il existe une multitude d’organisations et de tendances et qu’elles tiennent toutes à bien affirmer leur petite originalité idéologique. D’autre part cela revient à se placer sur leur terrain. Plus qu’à leurs idées il convient de s’en prendre à l’activité qu’ils déploient au « service de leurs idées » : le MILITANTISME.

Si nous nous en prenons globalement au militantisme ce n’est pas parce que nous nions les différences qui existent entre l’activité des diverses organisations. Mais nous pensons que malgré et même justement à cause de leur importante ces différences ne peuvent bien s’expliquer que si on prend le militantisme à la racine. Les diverses façons de militer né sont que des réponses divergentes à une même contradiction fondamentale dont aucune ne détient la solution.

En prenant parti de fonder notre critique sur l’activité du militant nous ne sous-estimons pas l’importance du rôle des idées dans le militantisme. Simplement à partir du moment où ces idées sont mises en avant sans êtres reliées à l’activité il importe de savoir ce qu’elles cachent. Nous montrerons le hiatus qu’il y a entre les deux, nous relierons les idées à l’activité et dévoilerons l’impact de l’activité sur les idées : chercher derrière le mensonge la réalité du menteur pour comprendre la réalité du mensonge.

Si la critique et la condamnation du militantisme est une tâche indispensable pour la théorie révolutionnaire, elle ne peut être faite que du « point de vue » de la révolution. Les idéologues bourgeois peuvent traiter les militants de voyous dangereux, d’idéalistes manipulés, leur conseiller d’occuper leur temps à travailler ou à le passer au Club Méditerranée ; ils ne peuvent pas s’attaquer au militantisme en profondeur car cela revient à mettre en lumière la misère de toutes activités que permet la société moderne. Nous ne cachons pas notre parti pris, notre critique ne sera pas « objective et valable de tous les points de vue ».

Cette critique du militantisme est inséparable de la construction des organisations révolutionnaires, non seulement parce que les organisations de militants devront être combattues sans relâche, mais aussi parce que la lutte contre la tendance au militantisme devra être menée au sein même des organisations, révolutionnaires. Cela sans doute parce que ces organisations, tout au moins au départ, risquent d’être composées pour une part non négligeable d’anciens militants « repentis », mais aussi parce que le militantisme se base sur l’aliénation de chacun d’entre nous. L’aliénation ne s’élimine pas d’un coup de baguette magique et le militantisme est le piège particulier que le vieux monde tend aux révolutionnaires.

Ce que nous disons des militants est dur et sans appel. Nous ne sommes prêts effectivement à aucun compromis avec eux, ce ne sont pas des révolutionnaires qui se trompent ou des semi révolutionnaires, mais des gens qui restent en deçà de la révolution. Mais cela ne veut nullement dire que : 1) nous nous mettons en dehors de cette critique, si nous tenons à être clairs et nets, c’est d’abord à l’égard de nous-mêmes, et que : 2) nous condamnons le militant en tant qu’individu et faisons de cette condamnation une affaire morale. Il ne s’agit pas de retomber dans la séparation des bons et des méchants. Nous ne sous estimons pas la tentation du : « plus je gueule contre les militants, plus je prouve que je n’en suis pas et plus je me mets à l’abri de la critique ! »

Le masochisme

Faisons l’effort de surmonter l’ennui que secrète naturellement les militants. Ne nous contentons pas de déchiffrer la phraséologie de leurs tracts et de leurs discours. Interrogeons-les sur les raisons qui les ont poussés, eux, personnellement, à militer. Il y n’a pas de question qui puisse embarrasser plus un militant. Au pire ils vont partir dans des baratins interminables sur l’horreur du capitalisme, la misère des enfants du tiers monde, les bombes à fragmentation, la hausse des prix, la répression… Au mieux ils vont expliquer que ayant pris conscience — ils tiennent beaucoup à cette fameuse « prise de conscience » — de la véritable nature du capitalisme ils ont décidé de lutter pour un monde meilleur, pour le socialisme (le vrai pas l’autre). Enthousiasmés par ces perspectives exaltantes ils n’ont pu résister au désir de se jeter sur la manivelle de la ronéo la plus proche. Essayons d’approfondir la question et portons nos regards non plus sur ce qu’ils disent mais sur ce qu’ils vivent.

Il y a une énorme contradiction entre ce qu’ils prétendent désirer et la misère et l’inefficacité de ce qu’ils font. L’effort auquel ils s’astreignent et la dose d’ennui qu’ils sont capables de supporter ne peuvent laisser aucun doute : ces gens là sont d’abord des masochistes. Non seulement au vu de leur activité on ne peut croire qu’ils puissent désirer sincèrement une vie meilleure, mais encore leur masochisme ne manifeste aucune originalité. Si certains pervers mettent en œuvre une imagination qui ignore la pauvreté des règles du vieux monde, ce n’est pas le cas des militants ! Ils acceptent au sein de leur organisation la hiérarchie et les petits chefs dont ils prétendent vouloir débarrasser la société, et l’énergie qu’ils dépensent se moule spontanément dans la forme du travail. Car le militant fait partie de cette sorte de gens à qui 8 ou 9 heures d’abrutissement quotidien ne suffisent pas.

Lorsque les militants tentent de se justifier ils n’arrivent qu’à étaler leur manque d’imagination. Ils ne peuvent concevoir autre chose, une autre forme d’activité que ce qui existe actuellement. Pour eux, la division entre le sérieux et l’amusant, les moyens et les buts n’est pas liée a une époque déterminée. Ces catégories sont éternelles et indépassables : on ne pourra être heureux plus tard que si on se sacrifie maintenant. Le sacrifice sans récompense de millions de militants ouvriers, des générations de l’époque stalinienne ne fait rien bouger dans leurs petites têtes. Ils ne voient pas que les moyens déterminent les fins et qu’en acceptant de se sacrifier aujourd’hui ils préparent les sacrifices de demain.

On ne peut qu’être frappé par les innombrables ressemblances qui rapprochent militantisme et activité religieuse. On retrouve les mêmes attitudes psychologiques : esprit de sacrifice, mais aussi intransigeance, volonté de convertir, esprit de soumission. Ces ressemblances s’étendent au domaine des rites et des cérémonies : prêches sur le chômage, processions pour le Vietnam, références aux textes sacrés du marxisme-léninisme, culte des emblèmes (drapeaux rouges). Les églises politiques n’ont-elles pas aussi leurs prophètes, leurs grands prêtres, leurs convertis, leurs hérésies, leurs schismes, leurs pratiquants-militants et leurs non-pratiquants-sympathisants ! Mais le militantisme révolutionnaire n’est qu’une parodie de la religion. La richesse, la démence, la démesure des projets religieux lui échappent ; il aspire au sérieux, il veut être raisonnable, il croit pouvoir gagner en échange un paradis ici-bas. Cela ne lui est même pas donné. Jésus Christ ressuscite et monte au ciel[,] Lénine pourrit sur la Place Rouge.

Si le militant peut être assimilé au croyant en ce qui concerne la candeur de ses illusions il convient de le considérer tout autrement en ce qui concerne son attitude réelle. Le sacrifice de la carmélite qui s’emprisonne pour prier pour le salut des âmes a des répercussions très limitées sur la réalité sociale. Il en va tout autrement pour le militant. Son sacrifice risque d’avoir des conséquences fâcheuses pour l’ensemble de la société.

Le désir de la promotion

Le militant parle beaucoup des masses. Son action est centrée sur elles. Ils s’agit de les convaincre, de leur faire « prendre conscience ». Et pourtant le militant est séparé des masses et de leurs possibilités de révolte. Et cela parce qu’il est SÉPARÉ DE SES PROPRES DÉSIRS.

Le militant ressent l’absurdité de l’existence que l’on nous impose. En « décidant » de militer, il tente d’apporter une solution à l’écart qui existe entre ses désirs et ce qu’il a réellement la possibilité de vivre. C’est une réaction contre sa prolétarisation, contre la misère de sa vie. Mais il s’engage dans une voie sans issue.

Bien qu’insatisfait, le militant reste incapable de reconnaître et d’affronter ses désirs. IL EN A HONTE. Cela l’entraîne à remplacer la promotion de ses désirs par le désir de sa promotion. Mais les sentiments de culpabilité qu’il entretient sont tels qu’il ne peut envisager une promotion hiérarchique dans le cadre du système, ou plutôt il est prêt à lutter pour une bonne place si il gagne en même temps la garantie que ce n’est pas pour son propre compte. Son militantisme lui permet de s’élever, de se mettre sur un piédestal, sans que cette promotion apparaisse aux autres et à lui-même pour ce qu’elle est. (Après tout, le pape n’est lui aussi que le serviteur des serviteurs de Dieu !)

Se mettre au service de ses désirs ne revient nullement à se réfugier dans sa coquille et n’a rien à voir avec l’individualisme petit bourgeois. Tout au contraire cela ne peut passer que par la destruction de la carapace d’égoïsme dans laquelle nous enferme la société bourgeoise et le développement d’une véritable solidarité de classe. Le militant qui prétend se mettre au service du prolétariat (« Les ouvriers sont nos maîtres », dixit Alain Geismar1) ne fait que se mettre au service de l’idée qu’il a des intérêts du prolétariat. Ainsi par un paradoxe qui n’est qu’apparent, en se mettant véritablement au service de soi-même on en revient à aider véritablement les autres et cela sur une base de classe, et en se mettent au service des autres on en vient à protéger une position hiérarchique personnelle.

Militer, ce n’est pas s’accrocher à la transformation de sa vie quotidienne, ce n’est pas se révolter directement contre ce qui opprime, c’est au contraire fuir ce terrain. Or ce terrain est le seul qui soit révolutionnaire pourvu que l’on sache que notre vie de tous les jours est colonisée par le capital et régie par les lois de la production marchande. En se politisant, le militant est à la recherche d’un rôle qui le mette au-dessus des masses. Que ce « au-dessus » prenne des allures « d’avant-gardisme » ou d’« éducationnisme » ne change rien à l’affaire. Il n’est déjà plus le prolétaire qui n’a rien d’autre à perdre que ses illusions ; il a un rôle à défendre. En période de révolution, quand tous les rôles craquent sous la poussée du désir de vivre sans entrave, le rôle de « révolutionnaire conscient » est celui qui survit le mieux.

En militant, il donne du poids à son existence, sa vie retrouve un sens. Mais ce sens, il ne le trouve pas en lui-même dans la réalité de sa subjectivité, mais dans la soumission à des nécessités extérieures. De même que dans le travail il est soumis à un but et à des règles qui lui échappent, il obéit en militant aux « nécessités de l’histoire ».

Évidemment, on ne peut pas mettre tous les militants sur le même plan. Tous ne sont pas atteints aussi gravement. On trouve parmi eux quelques naïfs qui, ne sachant comment utiliser leurs loisirs, poussés par la solitude et trompés par la phraséologie révolutionnaire se sont égarés ; ils saisiront le premier prétexte venu pour s’en aller. L’achat de la télévision, la rencontre de l’âme sœur, la nécessité de faire des heures supplémentaires pour payer la voiture déciment les rangs de l’armée des militants !

Les raisons qui poussent à militer ne datent pas d’aujourd’hui. En gros elles sont les mêmes pour les militants syndicalistes, catholiques et révolutionnaires. La réapparition d’un militantisme révolutionnaire de masse est liée à la crise actuelle des sociétés marchandes et au retour de la vieille taupe révolutionnaire. La possibilité d’une révolution sociale apparaît suffisamment sérieuse pour que les militants misent sur elle. Le tout est renforcé par l’écroulement des religions.

Le capitalisme n’a plus besoin des systèmes de compensation religieux. Parvenu à maturité, il n’a pas à offrir un supplément de bonheur dans l’au-delà mais tout le bonheur ici-bas, dans la consommation de ses marchandises matérielles, culturelles et spirituelles (l’angoisse métaphysique fait vendre !). Dépassés par l’histoire, les religions et leurs fidèles n’ont plus qu’à passer à l’action sociale ou au… maoïsme.

Le militantisme gauchiste touche essentiellement des catégories sociales en voie de prolétarisation accélérée (lycéens, étudiants, enseignants, personnels socio-éducatifs….) qui n’ont pas la possibilité de lutter concrètement pour des avantages à court terme et pour lesquels devenir véritablement révolutionnaire suppose une remise en question personnelle très profonde. L’ouvrier est beaucoup moins complice de son rôle social que l’étudiant ou l’éducateur. Militer est pour ces derniers une solution de compromis qui leur permet d’épauler leur rôle sociale vacillant. Ils retrouvent dans le militantisme un importance personnelle que la dégradation de leur position sociale leur refusait. Se dire révolutionnaire, s’occuper de la transformation de l’ensemble de la société, permet de faire l’économie de la transformation de sa propre condition et de ses illusions personnelles.

Dans la classe ouvrière le syndicalisme a le quasi-monopole du militantisme, il assure au militant des satisfaction immédiates et une position dont l’avantage peut se mesurer concrètement. L’ouvrier tenté par le militantisme se tournera très probablement vers le syndicalisme. Même les comités de lutte antisyndicaux ont tendance à devenir un syndicalisme nouvelle manière. L’activité politique n’est pour les militants ouvriers que le prolongement de l’action syndicale. Le militantisme tente peu les ouvriers et notamment les jeunes ouvriers parce que ce sont les prolétaires les plus lucides en ce qui concerne la misère de leur travail en particulier et de leur vie en général. Déjà peu tentés, dans leur ensemble, par le syndicalisme, ils le sont encore moins par un gauchisme aux avantages fumeux.

Ceci dit, quand dans la tourmente révolutionnaire le règne des marchandises et de la consommation s’écoulera, le syndicalisme dont le sérieux se basait sur la revendication sera prêt pour survivre à passer au militantisme révolutionnaire. Il reprendra les mots d’ordre les plus extrémistes et sera alors beaucoup plus dangereux que les groupes gauchistes. Déjà ne voit-on pas, à la suite de mai 68, la CFDT mêler le mot d’autogestion à son charabia néo-bureaucratique !

Le travail politique

Le temps « libre » que lui laissent ses obligations professionnelles ou scolaires, le militant va le consacrer à ce qu’il appelle lui-même le « travail politique ». Il faut tirer et distribuer des tracts, fabriquer et coller des affiches, faire des réunions, prendre des contacts, préparer des meetings… Mais ce n’est pas telle ou telle action considérée isolement qui suffit à caractériser le travail militant. Le simple fait de composer un tract dans le but de le tirer et de le distribuer ne peut être considéré en soi comme un acte militant. Si il est militant c’est parce qu’il s’insère dans une activité qui a une logique particulière.

C’est parce que l’activité du militant n’est pas le prolongement de ses désirs, c’est parce qu’elle obéit à une logique qui lui est extérieure, qu’elle se rapproche du travail. De même que le travailleur ne travaille pas pour lui, le militant ne milite pas pour lui. Le résultat de son action ne peut donc pas être mesuré au plaisir qu’il en retire. Il va donc l’être suivant le nombre d’heures dépensées, le nombre de tracts distribués. La répétition, la routine dominent l’activité du militant. La séparation entre exécution et décision renforce le côté fonctionnaire du militant.

Mais si le militantisme se rapproche du travail il ne peut pas lui être assimilé. Le travail est l’activité sur laquelle se fonde le monde dominant, il produit et reproduit le capital et les rapports de production capitalistes ; le militantisme lui n’est qu’une activité mineure. Si le résultat du travail et son efficacité, par définition, ne se mesurent pas à la satisfaction du travailleur ils ont l’avantage d’être mesurables économiquement. La production marchande, par le biais de la monnaie et du profit crée ses étalons et ses instruments de mesure. Elle a sa logique et sa rationalité qu’elle impose au producteur et au consommateur. Au contraire, l’efficacité du militantisme, « l’avancée de la révolution », n’ont pas encore trouvé leurs instruments de mesure. Leur contrôle échappe aux militants et à leurs dirigeants. Dans l’hypothèse, évidemment, où ces derniers se soucient encore de la révolution ! On en est donc réduit à comptabiliser le matériel produit et distribué, le recrutement, les actions menées ; ce qui évidemment ne mesure jamais ce que l’on prétend mesurer. Tout naturellement on en vient à considérer que ce qui est mesurable est une fin en soi. Imaginez le capitaliste qui ne trouvant pas de moyen d’évaluer la valeur de sa production déciderait de se rabattre sur la mesure des quantités d’huile consommées par des machines. Très vite, sous la pression de contremaîtres consciencieux, les ouvriers videraient de l’huile dans le caniveau pour faire progresser… la production. Incapable de poursuivre le but proclamé, le militantisme ne fait que singer le travail.

S’appliquant consciencieusement à imiter le travail, les militants sont fort mal placés pour comprendre les perspectives ouvertes d’un côté par le mépris de plus en plus répandu à l’égard de toutes les contraintes et de l’autre par les progrès du savoir et de la technique. Les plus intelligents d’entre eux se rangent aux côtés des idéologues de la bourgeoisie moderniste, pour demander que l’on réduise les horaires ou que l’on humanise la répugnante activité. Que ce soit au nom du capital ou de la révolution, tous ces gens-là se montrent incapables de voir au-delà de la séparation entre temps de travail et temps de loisirs, entre activité consacrée à la production et activité consacrée à la consommation.

Si nous sommes obligés de travailler, la cause n’est pas naturelle, elle est sociale. Travail et société de classe vont de pair. Le maître veut voir l’esclave produire parce que seul ce qui est produit est appropriable. La joie, le plaisir que l’on trouve dans une activité quelconque, cela ne peut être capitalisé, accumulé, traduit en argent par le capitaliste, alors il s’en fout. Lorsque nous travaillons nous sommes entièrement soumis à une autorité, à une loi extérieure, notre seule raison d’être c’est ce que nous produisons. Toute usine est un racket, où l’on pompe notre sueur et notre vie pour les transformer en marchandises.

Le temps passé à travailler est un temps où nous devons non pas satisfaire directement nos désirs mais sacrifier en attendant cette réparation ultérieure qu’est le salaire. C’est exactement le contraire du jeu, où le déroulement et le rythme de ce qu’on fait a pour maître le plaisir que l’on y prend. Le prolétariat en s’émancipant abolira le travail. La production des denrées nécessaires à notre survie biologique ne sera plus alors que le prétexte à la libération de nos passions.

La réunionite

Une caractéristique significative du militantisme est le temps passée en réunions. Laissons de côté les débats consacrés à la grande stratégie : où en sont nos camarades de Bolivie, à quand la prochaine crise économique mondiale, la construction du parti révolutionnaire avance-t-elle… Contentons nous de nous pencher sur les réunions concernant le « travail quotidien ». C’est peut-être là que s’étale le mieux la misère du militantisme. À part quelques cas désespérés, les militants eux-mêmes se plaignent du nombre de ces « réunions qui n’avancent pas ». Même si les militants aiment se réchauffer entre eux ils ne peuvent pas ne pas souffrir de la contradiction évidente entre d’une part leur volonté d’agir et d’autre part le temps perdu en de vaines discussions, en des débats sans issue. Ils sont condamnés à rester dans une impasse car ils s’en prennent à la « réunionite » sans voir que c’est tout le militantisme qui est en cause. La seule façon d’éliminer la réunionite revient à fuir dans un activisme de moins en moins en prise sur la réalité.

QUE FAIRE ? COMMENT S’ORGANISER ? Voilà les questions qui sous-tendent et provoquent les réunions. Or ces questions ne peuvent jamais, être réglées, leur solution n’avance jamais, parce que lorsque les militants se les posent, ils se les posent comme séparées de leur vie. La réponse n’est pas au rendez-vous parce que la question n’est pas posée par celui qui possède la solution concrète. On peut se réunir pendant des heures, se triturer le cerveau, cela ne fera pas surgir le support pratique qui manque aux idées. Alors que ces questions sont des bagatelles pour le prolétariat révolutionnaire, parce que pour lui les problèmes de l’action et de l’organisation se posent concrètement, font partie de sa lutte, ils deviennent le PROBLÈME pour les militants. La réunionite est le complément nécessaire de l’activisme. En fait, le problème posé est toujours celui-là : comment fusionner avec le mouvement des masses tout en restant séparé de lui. La solution de ce dilemme est soit de fusionner réellement avec les masses en retrouvant la réalité de ses désirs et les possibilités de leur réalisation, soit de renforcer leur pouvoir en tant que militants, en se rangeant au côté du vieux monde contre le prolétariat. Les grèves sauvages montrent qu’il y a des risques !

Dans ses rapports avec les masses, le militantisme reproduit ses tares internes, notamment ses tendances à la réunionite. On rassemble des gens et on les compte. Pour certains du genre AJS2, se montrer et se compter devient même le summum de l’action !

Ces questions de l’action et de l’organisation, séparées déjà du mouvement réel, se trouvent mécaniquement séparées entre elles. Les diverses orientations du gauchisme concrétisent cette séparation. On trouve d’un côté avec les maos et l’ex-GP [Gauche prolétarienne] le pôle de l’action, et de l’autre avec les trotskistes et la Ligue Communiste [ancêtre de la LCR] le pôle de l’organisation. On fétichise soit l’action, soit l’organisation pour sortir de l’impasse où en se séparant des masses le militantisme s’est plongé. Chacun protège sa crétinerie particulière en se gaussant de l’orientation des groupes concurrents.

La bureaucratie

Les organisations de militants sont toutes hiérarchisées. Certaines organisations non seulement ne s’en cachent pas mais auraient même plutôt tendance à s’en vanter. D’autres se content[ent] d’en parler le moins possible. Enfin certains petits groupes essaient de le nier.

De même qu’elles reproduisent ou plutôt singent le travail les organisations militantes ont besoins de « patrons ». Ne pouvant bâtir leur union à partir de leurs problèmes concrets, les militants sont naturellement portés à considérer que l’unification des décisions ne peut découler que de l’existence d’une direction. Ils n’imaginent pas que la vérité commune puisse jaillir des volontés particulières de sortir de la merde, elle doit être balancée et imposée du haut. Ils se représentent donc nécessairement la révolution comme un choc entre deux appareils d’état hiérarchisés, l’un étant bourgeois, l’autre prolétarien.

Ils ne savent rien de la bureaucratie, de son autonomie et de la façon dont elle résout ses contradictions internes. Le militants de base croit naïvement que les conflits entre dirigeants se réduisent à des conflits d’idées et que là, où on lui dit qu’il y a unité il y a effectivement unité. Sa grande fierté est d’avoir su discerner l’organisation ou la tendance pourvu de LA bonne direction. En adhérant à telle ou telle chapelle il adopte un système d’idées comme on enfile un costume. N’en ayant vérifié aucune base il sera prêt à en défendre toutes les conséquences et à répondre à toutes les objections avec un dogmatisme incroyable. À une époque où les curés sont déchirés par les crises spirituelles, le militant conserve la foi.

Forcé de tenir compte du mépris de plus en plus répandu à l’égard de toute forme d’autorité le militantisme a produit des rejetons d’un type nouveau. Certaines organisations prétendent qu’elles n’en sont pas et surtout dissimulent leur direction. Les bureaucrates se cachent pour mieux pouvoir tirer les ficelles.

Certaines organisations traditionnelles essaient de mettre en place des formes d’organisation parallèles permanentes ou pas. Elles espèrent, au nom de « l’autonomie prolétarienne », récupérer ou tout au moins influencer des gens qui leur auraient autrement échappé.

On peut citer le Secours Rouge, I’OJTR et les Assemblées Ouvriers Paysans du PSU… De même, certains journaux indépendants ou satellites d’organisations prétendent n’exprimer que le point de vue des masses révolutionnaires ou de groupes autonomes de la base. Mentionnons les Cahiers de Mai, Le technique en Lutte, L’outil des travailleurs… Là où on refuse de poser clairement et les questions d’organisation et les questions de théorie sous le prétexte que l’heure de la construction du parti révolutionnaire n’est pas encore venue ou au nom d’un spontanéisme de pacotille (« nous ne sommes pas une organisation, mais un rassemblement de braves mecs, une communauté », etc.) , on peut être sûr qu’il y a de la bureaucratie et même souvent du maoïsme. L’avantage du trotskisme, c’est que son fétichisme de l’organisation le contraint à afficher la couleur ; il récupère en le disant. L’avantage du maoïsme (nous ne parlons pas de maoïsme pur et archéo-stalinien du genre Humanité Rouge) c’est qu’il crée les conditions de son propre débordement ; à force de jouer les équilibristes de la récupération il va se casser la gueule.

Objectivité et subjectivité

Les systèmes d’idées adoptés par les militants varient suivant les organisations, mais ils sont tous minés par la nécessité de masquer la nature de l’activité qu’ils cachent et la séparation des masses. Aussi retrouve-t-on toujours au cœur des idéologies militantes la séparation entre objectivité et subjectivité conçue de façon mécanique et ahistorique.

Le militant qui se dévoue au service du peuple, même si il ne nie pas que son activité a des motivations subjectives, refuse de leur accorder de l’importance. De toute façon ce qui est subjectif doit être éliminé au profit de ce qui est objectif. Le militant refusant d’être mu par ses désirs en est réduit à invoquer les nécessités historiques considérées comme extérieures au monde des désirs. Grâce au « socialisme scientifique », forme figée d’un marxisme dégénéré, il croit pouvoir découvrir le sens de l’histoire et s’y adapter. Il se grise avec des concepts dont la signification lui échappe : forces productives, rapports de production, loi de la valeur, dictature du prolétariat etc. Tout cela lui permet de se rassurer sur le sérieux de son agitation. Se mettant en dehors de « sa critique » du monde, il se condamne à ne rien comprendre à la marche de celui-ci.

La passion qu’il n’arrive pas à mettre dans sa vie quotidienne, il la reporte dans sa participation imaginaire au « spectacle révolutionnaire mondial ». La terre est ravalée au rang d’un théâtre de polichinelle où s’affrontent bons et méchants, impérialistes et anti-impérialistes. Il compense la médiocrité de son existence en s’identifiant aux stars de ce cirque planétaire. Le comble du ridicule a certainement été atteint avec le culte du « CHE ». Économiste délirant, piteux stratège, mais beau gosse, Guevara aura eu au moins la consolation de voir ses talents hollywoodiens récompensés. Un record dans la vente des posters !

Qu’est-ce que la subjectivité, sinon le résidu de l’objectivité, ce qu’une société fondée sur la reproduction marchande ne peut intégrer ? La subjectivité de l’artiste s’objective dans l’œuvre d’art. Pour le travailleur séparé des moyens de production et de l’organisation de sa propre production, la subjectivité reste à l’état de manies, de fantasmes… Ce qui s’objective le fait par la grâce du capital, et devient lui même capital. L’activité révolutionnaire comme le monde qu’elle préfigure dépasse la séparation entre objectivité et subjectivité. Elle objective la subjectivité et investit subjectivement le monde objectif. La révolution prolétarienne c’est l’irruption de la subjectivité !

Il ne s’agit pas de retomber dans le mythe d’une « vraie nature humaine », de l’« essence éternelle » de l’homme qui, réprimé par la Société, chercherait à revenir au grand jour. Mais si la forme et le but de nos désirs varient, ils ne se réduisent nullement au besoin de consommer tel ou tel produit. Déterminée historiquement par l’évolution et les nécessités de la production marchande, la subjectivité ne se plie nullement aux besoins de la consommation et de la production. Pour récupérer les désirs des consommateurs la marchandise doit s’adapter sans cesse. Mais elle reste incapable de satisfaire la volonté de vivre en réalisant totalement et directement nos désirs. À l’avant-garde de la provocation marchande, les vitrines subissent de plus en plus souvent la critique du pavé !

Ceux qui refusent de tenir compte de la réalité de LEURS désirs au nom de la « Pensée matérialiste » risquent de ne pas voir le poids de NOS désirs leur retomber sur la gueule.

Les militants et leurs idéologues, même diplômés de l’université, sont de moins en moins aptes à comprendre leur époque et à coller à l’histoire. Incapables de sécréter une pensée un tant soit peu moderne, ils en sont réduits à aller fouiller dans les poubelles de l’histoire pour y récupérer des idéologies qui ont fait, déjà depuis un certains temps, la preuve de leur échec : anarchisme, léninisme, trotskisme… Pour rendre le tout plus digeste ils l’assaisonnent d’un peu de maoïsme ou de castrisme mal compris. Ils se réclament du mouvement ouvrier mais confondent son histoire avec la construction d’un capitalisme d’état en Russie ou l’épopée bureaucratique-paysanne de « la longue marche » en Chine. Ils se prétendent marxistes, mais ne comprennent pas que le projet marxiste d’abolition du salariat, de la production marchande et de l’État, est indissociable de la prise du pouvoir par le prolétariat.

Les penseurs « marxistes » sont de plus en plus incapables de reprendre l’analyse des contradictions fondamentales du capitalisme qu’avait inaugurée Marx. Ils vont s’engluer sur le terrain de l’économie politique bourgeoise, tout en rabâchant des bêtises sur la loi de la valeur travail, la baisse tendancielle du taux de profit, la réalisation de la plus-value. Malgré leurs prétentions, ils ne comprennent rien à la marche du capitalisme moderne. Se croyant obligés d’utiliser un vocabulaire marxiste, dont ils ne connaissent pas le mode d’emploi, ils se coupent des quelques possibilités d’analyse qui restent à l’économie politique. Leurs « recherches » ne valent pas celles du premier disciple de Keynes venu.

Militants et conseils ouvriers

Les organisation militantes s’autonomisent au-dessus des masses qu’elles ont la prétention de représenter. Elles sont naturellement amenées à considérer que ce n’est pas la classe ouvrière qui fait la révolution mais « les organisations de la classe ouvrière ». Il convient donc de renforcer ces dernières. Le prolétariat devient à la limite une matière brute, du fumier sur lequel va pouvoir s’épanouir cette rose rouge qu’est le Parti Révolutionnaire. Les nécessités de la récupération exigent qu’on ne parle pas trop de ça à l’extérieur ; c’est là que commence la démagogie.

L’autonomie des buts des organisations militantes doit être dissimulée. L’idéologie sert à ça. L’on proclame bien haut que l’on est au service du peuple, que l’on n’agit pas pour son bien propre et que si jamais pendant un court moment on est obligé de prendre le pouvoir on n’en abusera pas. Une fois que la classe ouvrière aura été bien éduquée on se dépêchera de lui rendre.

L’histoire des conseils ouvriers montre que systématiquement les organisations dites ouvrières ont cherché à jouer leur propre jeu et tirer les marrons du feu ; cela pour les meilleurs motifs évidemment. Pour assurer leur pouvoir, elles ont cherché à limiter, à récupérer et à détruire les formes d’organisation que le prolétariat s’était données : soviets territoriaux, comités d’usine.

Les soviets russes ont été magouillés, puis liquidés par le parti et l’État bolchevique. En 1905 Lénine ne leur accorde pas d’importance. En 1917, au contraire, on proclame : « tout le pouvoir au soviets ». En 1921 les soviets qui ont servi de marchepied pour prendre le pouvoir deviennent gênants ; les ouvriers et les marins de Cronstadt qui réclament des soviets libres sont écrasés par l’armée rouge.

En Allemagne, le gouvernement social-démocrate des « commissaires du peuple » se charge de liquider les conseils ouvriers au nom de la révolution.

En Espagne, de nouveau les communistes s’occupent de faire disparaître les formes de pouvoir populaire. Cela devait permettre de mieux développer la lutte contre le fascisme !

Ce n’est pas la peine d’accumuler les exemples. Toutes les expériences historiques ont confirmé l’antagonisme qui oppose prolétariat révolutionnaire et organisation militante. L’idéologie la plus extrémiste peut cacher la position la plus contre-révolutionnaire. Si certaines organisations ont pu cependant se battre à coté du prolétariat jusqu’à la défaite commune comme la Ligue Spartacus et la CNT-FAI anarcho-syndicaliste, rien ne prouve que ces organisations n’aurait pas commencé à lutter pour leur propre pouvoir une fois l’adversaire vaincu.

Les militant pour s’être cloîtrés en politique n’en restent pas moins des individus sociaux, soumis à l’influence de leur milieu. Lorsque ça chauffe, beaucoup peuvent passer dans le camp de la révolution. On a bien vu des délégués syndicaux prendre la tête de séquestrations ! Mais la désertion massive des militants sera d’autant plus probable que les conseils et les révolutionnaires conseillistes seront plus forts. Le mouvement peut être aidé dans ses succès par le renfort de nombreux militants, mais en cas d’erreurs ou de flottements le balancier jouera dans l’autre sens. Les organisations militantes seront renforcées par l’apport de prolétaires cherchant à se rassurer.

La liquidation des conseils ouvriers a été rendu possible par leur faiblesse, leur incapacité de faire appliquer en leur sein les règles de la démocratie directe et à prendre effectivement tout le pouvoir en écrasant tous les pouvoirs qui leur étaient extérieurs. Les organisations militantes ne sont en fait que la propre faiblesse extériorisée du prolétariat qui se retourne contre lui.

Les travailleurs feront de nouveau des erreurs. Ils ne trouveront pas immédiatement la forme adéquate de leur pouvoir. Moins les masses auront d’illusions sur le militantisme, plus le pouvoir des conseils aura de chance de se développer. Discréditer et ridiculiser les militants, voilà la tâche qui revient dès maintenant aux révolutionnaires. Cette tâche sera parachevée par la critique en acte que constituera la naissance d’organisations conseillistes. Ces organisations sauront très bien se passer d’une direction et d’un appareil bureaucratique. Produit de la solidarité de travailleurs combatifs, elles seront de libres associations d’individus autonomes. Rien ne leur sera plus étranger que l’endoctrinement idéologique ou l’embrigadement organisationnel. Elles montreront par leurs idées, mais surtout par leur comportement dans les luttes, qu’elles ne risquent jamais de poursuivre des intérêts distincts de ceux de l’ensemble du prolétariat.

Le développement du capitalisme moderne qui se traduit par l’occupation de tout l’espace social par les marchandises, par la généralisation du travail salarié, mais aussi par la dégradation des valeurs morales, le mépris du travail et des idéologies, augmentera la violence du choc. Les prolétaires iront beaucoup plus vite et beaucoup plus loin que par le passé. Si des organisations de militants ont pu jadis jouer un rôle révolutionnaire pendant un certains temps, cela ne sera plus possible. Ces organisations ne pourront être rapidement que de plus en plus contre-révolutionnaires lors des prochaines grandes batailles de la lutte des classes. Coincés entre le prolétariat et le vieux monde, elles ne pourront survivre qu’en servant de rempart à ce dernier.

Si les syndicalistes et autres militants essaient de prendre en main le ravitaillement puis l’organisation de la production et du maintien de l’ordre pour répondre aux « défaillances » du capital et de l’État et se mettent au « service des ménagères », il faudra les traiter pour ce qu’ils sont : une nouvelle classe dirigeante en formation. Les conseillistes devront se battre pour que les commissions et délégués affectés à des tâches particulières soient responsables UNIQUEMENT devant les assemblées générales de la base et révocables à tout moment. Les adhérents d’une organisation quelconque, élus au sein des conseils n’auront pas à être les représentants de leur organisation mais les délégués des ouvriers. Les conseils doivent être TOUT LE POUVOIR ET NON UN SIMULACRE DE POUVOIR affaibli de l’intérieur par la division et les tentatives d’accaparement des organisations. On ne nous refera pas le coup des soviets russes transformés en foire politicarde par les Partis ou des colonnes armées communistes, socialistes, anarchistes, trotskistes s’affrontant et se disputant armes et influence pendant la guerre d’Espagne. les conseils devront prendre en main et unifier toutes les tâches que nécessitera la destruction de l’ordre bourgeois et traiter en ennemis tous ceux qui leur contesteraient ce droit !

Volume II (1974)

Il y a une méfiance légitime du PSU vis-à-vis de la prise en charge des questions Jeunes travailleurs : celle de voir le parti laisser se créer une organisation, y investir des forces militantes et matérielles et puis voir l’organisation se transformer en micro parti de jeunes, combattant le parti de l’intérieur ou de l’extérieur. Mais aujourd’hui cette objection a perdu de sa valeur car le PSU s’est doté d’un ensemble de positions cohérentes dans les thèses de Dijon, qui se fondent sur le socialisme scientifique, seul capable de faire face aux idéologies ou utopies de gauche.

              – Directives, n° 199, juin 1970, Bulletin interne du PSU.

Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation a été rédigé et édité par nos soins en 1972. Sa parution s’inscrivait dans une perspective immédiate et précise : la dissolution de l’Organisation des Jeunes Travailleurs Révolutionnaires [OJTR] et le ras-le-bol du militantisme de nombreux camarades. Il résumait les conclusions auxquelles nous étions arrivés à partir d’une expérience concrète et des contacts de chacun avec le petit monde militant.

À la même époque, les membres de L’OJTR eurent le plaisir de participer à la séquestration, au siège de « Découverte et culture », organisation satellite du PSU, de MM. Simon et Guéneau, permanents de cette officine. Simon était de surcroît membre de la direction politique nationale (DPN) du PSU et Guéneau responsable du service d’ordre de ce parti. Une vingtaine de camarades des foyers de jeunes travailleurs du 13e [arrondissement] de Paris participèrent à ce coup de main. Il avait pour origine le comportement bureaucratique et chefaillon de Simon dans sa tâche, mais surtout le fait que les bénéfices de D[&]C étaient raflés à d’autres fins. Alors que selon une déclaration de la DPN, ils devaient être consacrés aux JT. Ils eurent même l’occasion d’échanger quelques coups et de repousser une attaque de dirigeants du PSU venus à la rescousse de leurs collègues.

Ce n’était pas la première fois qu’à l’OJTR, on était amenés à s’affronter au PSU et aux gauchistes. Le but n’était pas de faire des coups, mais simplement de s’opposer à des comportements jugés intolérables et qui se répétaient un peu trop souvent pour que ce soit de simples bavures.

Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation devait paraître accompagné d’attaques plus précises contre les organisations militantes et notamment contre le PSU. Il était prévu de critiquer la misère et les illusions des diverses fractions qui se partageaient à l’époque ce parti et d’inciter à remplacer le jeu des tendances par la tendance au jeu. Les camarades qui s’étaient proposés pour cela ne furent malheureusement pas à la hauteur. Leur défaillance peut s’expliquer par le besoin de détourner leurs préoccupations du merdier auquel ils venaient de s’arracher. Mais elle rendit un fier service à nos ennemis.

L’OJTR avait été constituée par une poignée de jeunes travailleurs du PSU lors de l’été 1970. Il s’agissait pour les dirigeants qui avaient lancé l’affaire, de partir à la conquête de la jeunesse ouvrière particulièrement réticente à rentrer dans les organisations politiques. L’OJTR, « organisation de masses » devait permettre de racoler de jeunes prolos en partant de leurs préoccupations et en déjouant leurs craintes de l’embrigadement et de la politique. Il allait de soi que les « meilleurs » de ces jeunes travailleurs, une fois politisés, se dirigeraient vers le PSU, « embryon du parti révolutionnaire à construire dans les luttes ». Le noyau fondateur de l’OJTR, organisationellement autonome, était composé de membres du PSU. Cela garantissait qu’elle ne pouvait se détourner ou même se retourner contre ce parti. Les « promoteurs » du PSU croyaient pouvoir êtres suivis. Ils pensaient en effet avoir mis leur rafiot dans le vent de l’histoire au récent congrès de Dijon.

Si l’ensemble de la DPN avait approuvé le lancement de l’OJTR, l’affaire intéressait surtout les tendances de gauche maoïstes et trotskystes qui voyaient un moyen, par la « prolétarisation » de leur organisation, d’en prendre complètement la direction et de lui assurer un avenir. Chacun y projetait ses fantasmes idéologiques : construction dune organisation de jeunesses pour les trotskystes, construction d’organisation de masse à la base pour les maoïstes.

Si l’OJTR ne s’est jamais beaucoup développée numériquement, (quelques dizaines de personnes participaient régulièrement, quelques centaines tournaient autour), elle a pris une grande importance dans beaucoup de cervelles du PSU. C’était la preuve que le parti avait une implantation prolétarienne. C’était aussi la preuve qu’il était démocrate et pas récupérateur. Ils égayaient leurs locaux avec des affiches de l’OJTR. Le soutien pratique ne fut par contre jamais à la hauteur. Si la direction du PSU épongeait régulièrement les dettes du journal de l’OJTR 4 millions de Jeunes Travailleurs, au niveau de la base, jamais le développement de l’OJTR ne fut traité comme un objectif prioritaire.

À côté d’arrivistes ayant bondi sur l’occasion pour s’assurer une position de dirigeants et amorcer une carrière, il y avait dans le groupe qui a lancé l’organisation des camarades désireux d’échapper à la merde du PSU, sans pourtant rompre avec ce qu’ils considéraient comme la plus importante et la moins sectaire des organisations révolutionnaires ; des camarades qui voulaient lutter pour l’organisation de la classe ouvrière et espéraient transformer une extrême gauche qui ne les satisfaisait pas par un afflux d’air frais et prolétarien. Mais le caractère volontariste et artificiel, le militantisme exaspéré qui ont présidé au lancement de l’OJTR, dictaient à tous une conduite assez uniforme et bureaucratique où ne s’élevaient que des querelles de stratégie et des conflits de personnes. Une fois de plus il s’agissait de lancer une organisation comme on lance une marque de lessive. Cela revenait à rassembler des jeunes travailleurs autour d’une direction constituée par le noyau de départ au moyen notamment de la diffusion de 4 millions de Jeunes Travailleurs, tiré pour son premier numéro à 30 000 exemplaires. Si certains individus manifestaient de saines réactions face aux manœuvres et compromis bureaucratiques, à l’OJTR, au PSU ou ailleurs, tant que les buts de lancement semblaient réalisables et justifiables, ils ne pouvaient se démarquer de ceux qui avaient des intérêts à défendre.

L’évolution de certains camarades vers des positions révolutionnaires fut déterminée par la crise de l’organisation, associée paradoxalement à des succès relatifs dans certaines luttes. Le peu de soutien à l’OJTR de la part des militants du PSU, les répercussions des divisions idéologiques et stratégiques de ce parti, l’inexpérience militante et dirigeante de gens projetés à des postes de responsabilités, empêchait l’OJTR de poursuivre une politique cohérente qui lui aurait assuré, même de façon éphémère, un succès organisationnel type AJS [Alliance des jeunes pour le socialisme, trotskyste] ou idéologique comme à VLR [Vive la révolution !, maoïstes spontanéistes].

À côté de cela, des camarades de l’OJTR, grâce à leurs qualités personnelles, et aux possibilités de coordination et de soutien qu’ils retiraient de l’organisation, jouèrent un rôle important dans certaines luttes. Dans les foyers de jeunes travailleurs, quelques boîtes et les centres de formation professionnelle pour adultes, l’action prit même une certaine ampleur. Ce qui les opposa parfois vivement à des gauchistes qui, sur place, ou parachutés, se livraient à leurs manœuvres de récupération ou de sabotage, intentionnelles ou non.

Le décalage entre les militants qui empêtrés dans leurs préjugés tombaient régulièrement à côté de la plaque et une fraction des travailleurs qui se montraient spontanément radicaux et efficaces, sautait aux yeux. Ils se trouvaient souvent plus proches par les actes et aussi par les idées de nombreux jeunes ouvriers peu soucieux de rentrer dans une quelconque organisation, que des militants gauchistes et d’une partie des gens de l’OJTR, anciens de la JOC [Jeunesse ouvrière chrétienne] ou autre, venus pour se réchauffer ou même pour bureaucratiser. Très doués pour appeler à participer à des manifestations où il n’y a qu’à prouver que l’on sait marcher et gueuler, ils étaient incapables d’agir réellement face à une situation mouvante, de faire des choix et de prendre des risques. Ces gens là se comportent en propriétaires de luttes et de victoires dans lesquelles ils ne sont souvent pour rien.

Le parti bolchevick ne fut jamais véritablement communiste ni dans son action ni même dans son programme. Toutefois, il rassembla (en particulier en 1917) des prolétaires parmi les plus combatifs, décidés à changer de vie.

Les diverses formations qui se réclament aujourd’hui du léninisme et de l’exemple bolchevick ne sont pas plus communistes que leur modèle, mais ils ne peuvent prétendre en rein rassembler les plus capables et les plus courageux des prolétaires. La prétention de leurs militants à être d’avant-garde, se justifie le plus souvent dans le domaine de la frime et du baratin. Il y avait quelques risques à être bolchevique, il n’y en a souvent plus beaucoup à entrer dans un groupe gauchiste. On y gagne avec facilité un rôle exaltant. On monte à l’assaut du ciel à côté des communards3 ! « Fumez une Malboro, vous serez un vrai cow-boy », adhérez au premier groupuscule venu et prenez vous pour un farouche bolchevique !

Lorsque nous raillons les aspirations à la promotion que recouvre le militantisme, ce n’est pas au nom d’une condamnation morale de la supériorité. Nous dénonçons l’écart entre ce qu’est le militant et ses prétentions.

L’OJTR, après un certain développement dû à l’apport de jeunes travailleurs, adhérents ou gravitant autour du PSU, à l’entrée de copains de copains, se mit à se dissoudre d’autant plus vite que la place de ceux qui partaient n’était pas comblée par les contacts développés dans les luttes. Ces « contacts » n’avaient, en effet, aucune raison de venir se geler dans l’OJTR. Il fallait être étranger aux luttes pour imaginer concrètement que deviennent permanents des liens qui étaient fondés sur des actions non permanentes et sans qu’ils se transforment et deviennent étrangers à la lutte qui les avaient engendrés. Au mieux ils devenaient de purs liens de copinage ou d’amitié : on survit dans le même quartier, on se retrouve au bistrot, on va au cinéma ensemble. Au pire, ils se prolongeaient artificiellement et devenaient politiques.

La crise du racket OJTR, la lassitude, le refus de supporter plus longtemps des magouilles qui ne pouvaient plus se justifier au nom de l’efficacité, l’action au sein et aux franges de l’organisation de camarades sans illusions sur le militantisme, la diffusion de textes ultra-gauche et situationnistes, l’élection au secrétariat national en décembre [19]71 de camarades peu respectueux de l’image de marque de l’OJTR et du PSU, permirent le regroupement d’une fraction décidée à en finir et dissoudre une OJTR qui ne pouvait être redressée dans une voie révolutionnaire.

Le secrétariat national convoqua une assemblée générale en mai[19]72 en proposant la dissolution. Les quelques participants se fractionnèrent en deux tendances à peu près égales en nombre. L’une acceptait les thèses exposées dans Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation et Statuts imaginaires pour une association des travailleurs communistes, l’autre les rejetait tout en restant fort divisée. Personne n’essaya de défendre le maintien de l’organisation. Les opposants ne se prirent pas au sérieux au point de croire qu’ils pourraient continuer à soutenir ne serait-ce qu’une façade. Ils nous quittèrent pour aller s’évaporer au soleil.

Ainsi fut écartée toute possibilité de replâtrage comme, par exemple, l’intégration des restes de l’OJTR dans une organisation de jeunes du PSU. Ils avaient déjà proposé à un camarade, permanent de l’OJTR payé par el PSU, de continuer comme semi permanent !

La fin de l’OJTR fut marquée par les mensonges, les calomnies démesurées des apeurés. Des chacals du PSU n’hésitèrent plus, pour sauver les meubles, à intervenir directement à l’intérieur de l’OJTR et à user des moyens de pression qui leur restaient. Des maoïstes se proposèrent d’empêcher la diffusion du Militantisme, stade suprême de l’aliénation. L’on déféra par surprise certains camarades devant un « tribunal populaire ». L’échantillonnage des masses ayant sans doute été mal choisi, le procès qui devait être le leur, devint progressivement celui du militantisme et des procurateurs de « Humanité rouge » et de la « Ligue communiste » qui avaient pactisé pour l’occasion. Diverses menaces d’expéditions contre personnes et domiciles furent proférées. Il convient de souligner que des militants, tant au sein de l’OJTR qu’à l’extérieur, sans se rallier, s’insurgèrent contre ces procédés.

À partir du moment où les dirigeants du PSU eurent pleinement connaissance des thèses exposées dans Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation, il fut impossible, malgré les promesses antérieures, de faire passer un texte dans leur presse nationale ou régionale pour exposer des positions ou même pour répondre à des articles (tel un rapport mensonger que l’occupation de « Découverte et culture » paru dans une Directive [le bulletin interne du PSU]). un camarade eut la surprise de se retrouver cosignataire d’une article de Tribune socialiste [l’organe officiel du PSU] sur la question internationale. Ce texte maoïsant dans la rédaction duquel il n’était pour rien réaffirmait entre autres sottises que l’on « pouvait construire le communisme dans le cadre national ». Un protestation suivie d’une mise au point sur ses véritables positions sur la question fut envoyée. Rien ne parut.

Si la sortie du Militantisme, stade suprême de l’aliénation n’entraîna pas de réaction officielle dans la presse gauchiste et tout mouvement militant, elle n’en suscita pas moins des réactions de rage. Cette volonté délibérée de s’en prendre au militantisme ne pouvait être le fait de braves prolétaires. Aussi, mythologiquement, on en imputa la rédaction à un professeur d’université, à un flic, ou à l’abominable homme des neiges… D’ailleurs, le style trop littéraire prouvait « qu’il ne pouvait pas venir du milieu ouvrier » et qu’il le méprisait même puisque « illisible par tout ouvrier digne de ce nom ».

Mais surtout on cria « Au fascisme ». Pour le gauchiste moyen, le fascisme c’est le mal, ce qu’il ne faut pas chercher à comprendre ou analyser de peur d’être contaminé. Le fascisme ne se critique pas, on l’étouffe. Considérer la brochure comme fasciste ou d’inspiration fasciste, permettait de faire l’économie de la réflexion en la rejetant en enfer. Cette accusation s’est toutefois vue justifier en « privé » de façon assez originale. Pour des dirigeants du PSU, la marque du fascisme se trouvait dans le vocabulaire. Ainsi, l’expression « vieux monde » serait typiquement faf ! Pour d’autres, nous ne faisions qu’exprimer les tendances de la jeunesse ouvrière à une violence apolitique… et donc fasciste. Le maoïste albanais A. Behar et le vieux croûton trotskiste Craipeau, ont interprété ainsi « la délinquance de la jeunesse ouvrière dans les grand ensembles » lors d’une DPN [réunion de la direction politique nationale du PSU].

La classe ouvrière ne serait plus spontanément trade-unioniste mais fasciste ! On mesure l’urgence d’un parti révolutionnaire propre à rectifier cela !

Cette accusation est liée à une vision petite bourgeoise du fascisme. La petite bourgeoisie qui fut la plus séduite par le fascisme, maintenant qu’elle sait que c’est mal, en révise les termes : le fascisme, c’est le voyou sans foi ni loi, celui qui ne respecte pas les règles, c’est la violence sauvage.

Ainsi notre brochure est fasciste parce qu’elle parle de désirs et de spontanéité, critique la hiérarchie…, pour le bureaucrate le fascisme devient l’incontrôlable dans le mouvement des masses, la barbarie.

Bien que dans Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation, nous parlions d’action et d’organisation, il nous a été reproché de prêcher la démission et la passivité comme mode de salut. En variante, l’on nous a accusés d’être en contradiction avec nous-mêmes et d’être les plus hypocrites des militants puisque nous critiquions le militantisme tout en continuant à agir.

Nous n’avons pas fait la critique de l’action mais de la passivité.

Ce n’est pas nous, ce sont les militants qui ont proclamé leur activité : distincte, complémentaire et supérieure à celle qui serait spontanément inorganisée de la classe. Ils l’ont appelé « militantisme ». Nous n’avons fait que dire que l’activité prolétarienne spontanée, même si elle s’exprime encore bien timidement, est DÉJÀ communiste et que, au contraire le militantisme ne l’est pas. C’est du délire que de prétendre contre nous, avoir le monopole de l’action et donc de se substituer totalement à la classe.

Se poser la question « Que faire ? », courir après l’action, c’est montrer que l’on est séparé du mouvement communiste. Le communiste, même s’il a une stratégie consciente ou s’il s’occupe de théorie, ne sépare pas son activité des motivations, de la situation qui le pousse à agir. Le militantisme, du point de vue du communiste, c’est à dire aussi du point de vue des besoins du militant, ce n’est pas l’action, c’est s’agiter pour ne pas changer.

Autant que les militants proprement dit, la brochure a dérangé cette couche de sympathisants qui baigne dans l’idéologie militante sans vouloir en payer le prix. On s’enrage d’autant plus de voir le minitéliste mis en cause que l’on se sent coupable de ne pas militer.

On nous a reproché notre ton : la modération aurait été plus convaincante. Nous ne partons pas à la pêche aux militants. Notre propos n’est pas de convaincre ou de convertir à nos idées ou à notre pratique. Ce serait encore rester des militants, même anti-militants. Il ne s’agit pas d’attirer en commençant par flatter mais plutôt de secouer le cocotier… Notre brochure même sous une forme violente ou pamphlétaire, est un appel aux militants mais ce n’est pas la simple lecture de ce texte qui peut faire d’un militant un révolutionnaire.

Le ralliement au niveau des idées nous inquiéterait et nous défriserait plutôt. Il ne peut nous rejoindre que parce que son expérience retrouve la nôtre. Nous ne plaçons pas une nouvelle marchandise sur le marché de la révolution !

L’écrit communiste n’est cependant pas qu’un drapeau, un signe qui permettrait de se reconnaître, de départager ceux qui seraient pour de ceux qui seraient contre. Il est une action et un message à l’égard de ceux qui ressentent la misère du militantisme, qui végètent dans des organisations ou les quittent ; mais pour qui cela reste un problème privé, une question de sentiments ou de ressentiments personnels et extérieurs au sérieux de l’histoire.

Combien de militants et en particulier d’ouvrier quittent déçus une organisation, parce qu’ils s’y ennuyaient et éprouvaient un sentiment d’inutilité, sans pour cela s’en donner les raisons ? Le fait d’affirmer hautement, publiquement et sans honte ce qui est ressenti par beaucoup ne se réduit nullement à un discours, reflet plus ou moins juste de la réalité, mais participe à la transformation de cette réalité.

Ce qui est remarquable chez ceux qui se sont retrouvés dans nos thèses sur le militantisme, c’est la diversité de leurs origines : pro-situs, homosexuels, écologistes, trotskistes, maoïstes-néo-nationalistes, et autres cruciverbistes… À côté du nôtre, sont parus un certains nombre de textes révélateurs de la crise du gauchisme et du retour de la critique communiste. Citons entre autres : Bilan de Oser lutter, Rupture avec Lutte ouvrière et le trotskisme, Bilan du Comité de lutte Renault, Le Fléau social n° 34.

Le militantisme connaît de nouveaux succès et déboires depuis quelques temps dans les mouvements dits des « minorités opprimées », nationales ou autres. Il est intéressant de constater, avec quelle facilité et quelle aisance, des éléments pro-nationalistes, sans parfois le savoir ou l’avouer, peuvent passer tout bonnement au léninisme. Comment, leurs luttes contre les États, français ou autres, au lieu d’être une lutte contre l’État, devient une lutte pour en reconnaître un autre, le leur ; ouvrant leur porte, comme toutes les organisations étato-militantes, à des ratés du monde marchand, offrant la possibilité de se « refaire » dans la peau d’un révolutionnaire par le triple biais du fonctionnariat et du bureaucratisme.

On fait référence à « Que faire ? », on prend la révolution russe en exemple, pour se ravaler la façade. On pioche allègrement dans l’internationalisme de Lénine pour prôner un néo-nationalisme international ! La petite bourgeoisie des provinces et surtout sa branche la plus aliénée, — celle de la misère du ghetto de l’enseignement d’où on ne sort jamais : on passe du lycée à la fac pour retourner enseigner au lycée — sait très habilement se recycler pour éviter les poubelles de l’histoire, en devenant diplômé en révolution. On passe au salon de thé ou de l’« amphi » à la salle de réunion, le sanctuaire; pour parler révolution. Dans un univers marchand, où le capital tend à tout uniformiser, où son niveau d’internationalisation sape les bases du nationalisme, on éprouve le besoin de se singulariser et de se rechercher une petite originalité dans l’entrepôt, mais on le fait sur le mode marchand. Les nouvelles breloques nationales remplacent les décorations et la rosette de pépé. Le comble de la connerie maso a probablement été atteint, par les militants parisiens, qui, vivant à Paris, coupés de leur désir : vivre chez eux, y retournent périodiquement pour « faire leur travail politique ».

La même recherche d’une communauté pousse les gauchistes à s’identifier à leur secte, les féministes et homosexuels révolutionnaires à une nouvelle patrie formelle. Pour faire radical et moderne on s’excite contre la famille tout en réinventant la tribu. On s’emmerde alors on milite, qui homosexuels dans le FHAR [Front homosexuel d’action révolutionnaire], qui occitans, qui bretons, basques, dans le « tout mouvement » occitan ou breton etc. qui femme plus « femme » parce que dans le MLF. On assiste aujourd’hui au dérisoire succès de ces différentes formes de militantisme qui se traduit par un « néo-chauvinisme de gauche », encouragé par les gauchistes, toujours avides de soutenir ou d’organiser les autres, de trouver de nouveaux terrains fertiles. Peu leur importe, la démagogie vis-à-vis des paysans, des femmes, etc. le conservatisme, un nouveau racisme culturel ou sexuel et la création de nouveaux ghettos. Le quotidien Libération, « le journal qui apprend aux ouvriers ce qu’ils ont fait la veille », appelle sans vergogne, à manifs et meetings de soutien.

Il y aurait beaucoup à dire aussi sur ces militants qui souvent prétendent ne plus « en être » parce qu’ils se spécialisent dans la vie quotidienne. Ils n’ont plus le regard tourné vers Pékin ou La Havane mais sur leur nombril.

Les maquis de l’Amérique latine ne les intéressent plus, ce qui les préoccupe c’est la libération de leur propre corps, la domination de leur vie, le choix de leurs rencontres. Qu’il s’agisse de pro-situs ou débris de VLR, tout cela n’est pas la négation du militantisme mais au contraire son achèvement, même s’il y a à la base [de] leur attitude, comme d’ailleurs dans tout militantisme, des tendances communistes perverties. Ils croient abolir la distance qui les sépare de l’objet de leur intérêt, ils ne font que rapprocher cette distance d’eux-mêmes. Ils peuvent courir longtemps après leurs corps et leur vie quotidienne sans jamais les rattraper, car c’est leur propre vie qu’ils abaissent en un objet de politique et en un spectacle dont ils se voudraient metteur en scène. Cette prétention à être maître de sa vie, maître de ses désirs, à se produire soi-même, n’est que l’autre versant bourgeois du projet de régenter le monde et les autres. Elle est aussi illusoire. Si l’on peut la comprendre en tant que réaction défensive, on doit la dénoncer quand elle se prétend révolutionnaire.

Le fait que les réactions des militants à notre brochure aient été assez débiles ne signifie pas qu’elle soit au-dessus de toute critique. Dans la dernière partie, nous invoquons les masses et le pouvoir des Conseils Ouvriers [sic] pour garantir que la révolution ne sera pas dévoyée. Nous confions essentiellement aux révolutionnaires la tâche de faire respecter les règles démocratiques contre les manipulateurs. c’était, comme nous l’ont fait remarquer des camarades, entre autres ceux du « Mouvement communiste5 », retomber dans les travers que nous dénoncions, nous reprenions à notre compte l’opposition masse-militant, nous invitions les révolutionnaires anti-militants à se replacer, en quelque sorte au « service des masses ». Certes, le programme communiste trouve la garantie de son application dans la situation des masses prolétarisées et la victoire de la révolution exige une très large participation de la population, mais il importe de ne pas voir dans le prolétariat une masse indifférenciée et de souligner le rôle de sa fraction (ou parti) communiste. Il importe aussi de n’avoir aucune illusion sur la démocratie. La démocratie n’est pas la voie qui mène au communisme mais un cul-de-sac. Oui, va-t-on nous répondre, la démocratie représentative, la démocratie parlementaire bourgeoise, mais pas al démocratie directe, la démocratie conseilliste, celle qui repose sur les assemblées générales (AG), les cellules, les délégués révocables… et tout le tintouin. Nous ne faisons évidemment pas l’éloge de la démocratie parlementaire, mais celui de la démocratie « prolétarienne » c’est un leurre. Le principe constitutif de la démocratie c’est la séparation entre la décision et l’exécution. Des groupes comme « Socialisme ou barbarie6 » et à la suite « Internationale situationniste7 » se sont à la fois réclamés de la démocratie et de l’abolition de cette séparation. C’était vouloir concilier l’inconciliable. Cela ne peut que semer la confusion. Le mot est bien trop lié à l’idée de débat et de réunion préalable et préparatoire à l’action, à la nécessité pour la minorité de se plier aux décisions de la majorité, à l’idée que la vérité sort de cette majorité. On peut dénoncer les magouilles des AG mais il faut surtout montrer que le principe de « Tout le pouvoir aux AG » peut souvent revenir à laisser les AG choisir entre les groupes de pression les plus habiles et les plus démagogiques, en insistant d’abord sur le respect de règles organisationnelles, le contrôle des délégués, la fréquence des réunions, on risque de retomber dans un perfectionnisme qui ne garantira rien.

Les communistes doivent d’abord s’affirmer comme tels, pour eux-mêmes et face aux autres, défendre dans des situations concrètes leur programme. Cela ne se réduit pas à répéter « abolition du salariat », « fin de l’économie marchande ». Il faut agir pratiquement dans ce sens, sans faire dépendre son action d’une approbation démocratique à priori. Nous prouverons que nous avons raison par la force et l’exemple de notre pratique. L’important est que se rassemblent des forces suffisantes pour agir et non qu’elles soient à tel ou tel moment minoritaires ou majoritaires.

En ce qui concerne les Conseils Ouvriers, la réflexion et l’étude des expériences passées montrent que nous n’avons pas à faire l’apologie ou à appeler à la création de conseils en-soi, comme l’ont fait les situs en 68, cela même en fournissant des définitions minima. On retombe vite dans une idéologie de conseil comme expression ou représentation de la classe. La construction des conseils se substitue à la construction du parti. On ne fait qu’opposer un type d’organisation à un autre, un pouvoir à un autre pouvoir. On pose entre le prolétariat et le communisme un intermédiaire organisationnel. Nous devons mettre en avant les tâches communistes et agir sur l’organisation de la classe en lutte.

C’est en fonction de ces tâches que naîtront les forces organisationnelles appropriées : comité d’action, conseil, organisme de coordination. C’est sur ce que feront les conseils qu’ils seront jugés. Dans une période révolutionnaire tout le monde risque de devenir « conseilliste ». L’idéologie conseilliste et autogestionnaire sera le meilleur moyen d’embarquer de larges fractions de la classe dans une activité substitionniste. On s’amusera ou on s’ennuiera à construire démocratiquement ou non, des pyramides de conseils, à autogérer des usines de boutons de culottes, pendant que la contre-révolution de renforcera. La répugnante apologie des LIP, en tant que travailleurs s’autogérant, nous donne un avant-goût de la chose.

La question de la démocratie de pose déjà dans les luttes présentes, qui souvent démarrent sans vote, sauvagement, sous la pression des moins résignés qui entraînent les autres. Le moment où la démocratie reprend le dessus, est l’heure du désenchantement, l’heure où le vote de reprise sanctionne l’épuisement. L’AG bien souvent n’est pas le lieu de discussions vivantes, mais celui d’un débat formel, coupé de ce qui est discuté, parce qu’elle est l’espace-temps de la discussion séparée.

À l’OJTR, on a payé le prix d’une conception démocratique. Il y a eu une tendance à se battre pour qu’un certain nombre de règles soient respectées au sein de l’organisation et que la base puisse avoir le pouvoir. Cette position ne permet pas de démasquer réellement la bureaucratie puisque tous se réclament à qui mieux mieux de la base et n’évitent pas les magouilles.

Le personnage du bureaucrate n’est ni autoritaire ni violent. Pour faire carrière, il joue les conciliateurs, s’occupe de synthèses, admet le point de vue de chacun, flatte etc… Les décisions et les règles de fonctionnement qui peuvent émaner des réunions ou des AG sont ignorées ou détournées et les mêmes continuent à tirer les ficelles en fonction de leurs intérêts propres, sans que la base, retournée à ses moutons, ne s’en inquiète vraiment. Il vaut beaucoup mieux que ceux qui savent à peu près ce qu’ils veulent, au lieu d’attendre que la base libre enfin de s’exprimer leur fasse signe, affirment nettement et en acte des positions qui peuvent forcer des politicards, en contre-attaquant, à se dévoiler.

Nous n’avons pas réduit la critique qui nous a été faite à une question de vocabulaire, parce que nous avions eu l’occasion de mesurer pratiquement le caractère néfaste de la conception démocratique-conseilliste-autogestionnaire.

Voilà de quoi convaincre les « militants démocrates » de notre fascisme, ça ne les empêche pas, ces vautours, d’exploiter l’exécution du communiste et anti-démocrate Puig Antich8 pour en faire un martyre de leur lutte antifasciste au début de l’année.

Dans la dernière partie du Militantisme, stade suprême de l’aliénation le principal danger que nous dénoncions était celui de la reformation d’une classe dirigeante à partir d’organisations pseudo-révolutionnaires comme cela eut lieu dans les pays dits communistes. C’était faire trop d’honneur au militantisme. Dans les pays capitalistes développés, où9 les conditions pour eux-mêmes et pour le reste du monde, d’une révolution communiste sont réellement présentes, l’extrême gauche politique n’a pas d’avenir. Les gauchistes ne sont pas à l’avant-garde. Le plus souvent leur projet réformiste est en retard sur celui de l’aile moderniste de dirigeants bien plus perspicaces et audacieux. Loin d’amorcer des comportement nouveaux, les gauchistes ne font que caricaturer les règles de la société capitaliste. Leurs sectes et leurs idéologies s’affirment, se proposent, se distinguent entre elles comme des marques de soutien-gorge. Le marché du prêt-à-lutter n’a rien à envier aux autres.

Que l’extrême gauche n’ait pas d’avenir, ne signifie pas qu’elle ne puisse pas jouer un rôle néfaste. Ceux qui au nom du réalisme prétendent se mettre juste un pas devant les masses, ne font que leur boucher la vue. En cherchant à plier la révolution aux nécessités de leur survie, les bureaucraties ne peuvent que la rendre plus vulnérable. Soucieuses d’organiser les masses, elles ne peuvent les organiser que suivant leurs propres modes d’organisation, les exigences de leur pouvoir, institutionnaliser le mouvement de masse et ainsi l’ériger en cible pour la contre-révolution.

Trotski et Mao ont, dans de vastes pays fondés sur une économie agraire et dans la traînée de conflits inter-impérialsites, réussi à imposer leur pouvoir… Aujourd’hui, ceux qui voudraient à leur exemple, reconstituer une armée rouge risquent de nous entraîner dans leur défaite. L’écart entre les armées établies et celles qui pourraient essayer de se constituer est énorme. Nous ne sommes pas d’accord pour faire joujou avec des fusils contre des missiles ; pour mourir par le feu classique, nucléaire, ou même mangés par les petits cochons. Les pays industriels étant extrêmement vulnérables au niveau de leur production et de leur communications, le contrôle de l’aviation, entre autres, suffit à nous faire crever de faim, les pattes en l’air, la gueule ouverte et la langue pendante. Raisonner en terme de guerre, c’est entrer dans le jeu de la contre-révolution militaire, s’installer sur un terrain ou le prolétariat sera vaincu. Or, tout prédispose les groupes politiques déjà hiérarchisés à jouer ce jeu là. Pour prendre l’exemple chilien, le pacifisme d’Allende fut débile mais le MIR [Movimiento de izquierda revolucionaria, Mouvement de la gauche révolutionnaire] le fut tout autant. Les groupes d’autodéfense n’ont pas fait long feu.

La force du prolétariat repose dans sa position économique, le talon d’Achille des armées modernes dans leur dépendance à l’égard de cette production. C’est autour de cela que se jouera la partie. Sans renoncer à la lutte armée, nous devons chercher à ne pas offrir de cibles, refuser la guerre de front et de territoire, opposer la fluidité révolutionnaire à la lourdeur de la machine militaire. Les bureaucraties à la recherche de permanence et de pouvoir ne le peuvent pas.

Le gauchisme, ce n’est pas l’ennemi aux portes du capitalisme — c’est le fou du roi — c’est aussi notre faiblesse, le militantisme gauchiste peut continuer à jouer son rôle, à parodier, à se prendre et à être présenté comme la révolution, parce que le véritable communisme ne parle pas encore assez distinctement et assez haut.


  1. Alain Geismar, alors leader du groupe maoïste la Gauche prolétarienne.

  2. Alliance des jeunes pour le socialisme, organisation trotskiste lambertiste.

  3. La brochure est rédigée en 1974, trois ans après le centenaire de la Commune de Paris.

  4. Rupture avec Lutte ouvrière et le trotskisme, par M. Bérard (Paris, 1973, correspondance : Révolution internationale, BP 219, 75827 Paris cedex 17). Bilan du Comité de lutte Renault, par Baruch Zorobabel, édité par ICO [Informations et correspondances ouvrières], Paris, 1972 (correspondance : H. Simon, 34, rue St Sébastien 75011 Paris). L’auteur de ce texte, après de multiples menaces et un cassage de gueule de la part de ses ex-amis maoïstes, s’est suicidé (voir l’article de Rémi Hess dans la revue L’Homme et la société, n° 29-30, juillet-décembre 1973, p. 44, édité par Anthropos). Le Fléau social, revue qui ne paraît plus (BP 252-16 75766 Paris cedex 16).
    [Note ajoutée par les rééditeurs de la brochure en 1975 :] À signaler également la revue Errata (correspondance : BP n° 48, 75830 Paris cedex 17) qui a aussi publié la brochure L’obscurité du moment non vécu, l’affiche Que sont les amants devenus, le pamphlet Les Lopes ainsi qu’une affiche La grégaire solitude, publiée par des participants à la revue (correspondance : Esquisses, BP 151, Grenoble cedex).

  5. Cf. le livre de Jean Barrot Le Mouvement communiste, éditions Champ libre. Et « Critique de l’idéologie ultra-gauche » dans le livre La Question russe, éditions Tête de feuille.

  6. [Note ajoutée en 1975 :] Une partie des articles de Socialisme ou barbarie ont été réédités : de Castoriadis, La Société bureaucratique (10/18), L’expérience du mouvement ouvrier (10/18), L’Institution imaginaire de la société (Seuil) : de Claude Lefort, Éléments d’une critique de la bureaucratie (éd. Droz). De plus, ont été publiés : Entretien avec Cornélius Castoriadis par l’APL [Agence de presse Libération] Normandie (diffusé par la Librairie des Deux Mondes 10, rue Gay Lussac 75005 Paris), Entretien avec Claude Lefort, revue L’Anti-mythes, n° 14, novembre 1975 (correspondance : Claude Chevalier, 327 Bd des Belles Portes 14200 Hérouville). [On peut ajouter aujourd’hui l’anthologie de textes de Socialisme ou barbarie publiée par Acratie en 2007 (L’Essart, 86310 La Bussière, http://acratie.ouvaton.org)].

  7. [Note ajoutée en 1975 :] Les principaux ouvrages de l’IS sont : Internationale situationniste 1958/1969, Champ libre ; La Société du spectacle, Guy Debord, Champ libre ; Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, Raoul Vaneigem, Gallimard ; Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations, René Viénet, Gallimard : La Véritable Scission dans l’Internationale, Champ libre ; De la Misère en milieu étudiant (brochure ; nombreuses rééditions) ; Débat d’orientation de l’ex-Internationale situationniste, Centre de recherche sur la question sociale (CRQS, BP 218, 75865 Paris cedex 18) ; Critique de la politique économique, Asger Jorn (brochure de l’IS).

  8. Salvador Puig Antich, militant anarchiste exécuté à Barcelone par le garrot (étranglement), le 2 mars 1974.

  9. Ce mot, illisible, doit être déduit.