Deux musées d’un Paris

Sylvain (http://systemicresponse.com)

30 mars 2015

J’ai visité il y a peu la Fondation Louis Vuitton, conçu par l’architecte Frank Gehry et situé au Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne, à Paris.
Bâtiment imposant, il se veut la vitrine d’un certain art, d’une certaine culture.

La Fondation Louis Vuitton™
La Fondation Louis Vuitton™

Ce qu’on en dit généralement est : « les gens ne savent pas ce qu’est l’art car ils n’ont pas la culture adéquate  !»
À la question classique « qui es-tu pour dire que ceci ou cela est de l’art ? », on répondra donc simplement « je ne suis personne, puisque je ne détiens pas les clés de la vérité de ce qui est art et de ce qui ne l’est pas ». Il nous faudra donc des spécialistes, sortis d’une même paroisse (sans quoi leurs visions divergeraient), pour pouvoir nous dire à nous, les non-artistes, si, oui ou non, le bleu d’Yves Klein est de l’art, cette substance dont seuls les élites clairvoyantes ont le secret (la réponse est “oui”).
Seulement, on dira alors “mais nous aussi pouvons faire un tableau d’une seule couleur pareil à celui-ci”1. Quelle est donc sa particularité ? Où se fait donc la distinction ?
La réponse est simple : si tu le fais, ce n’est pas de l’art ; si je le fais, c’est de l’art.

Extrait de la collection, œuvre d’Ellsworth Kelly
Extrait de la collection, œuvre d’Ellsworth Kelly

Moi, je.
C’est le principal et commun sujet de tous les artistes d’art contemporain. Dans un sens, le prolongement de cette philosophie, de cette manière de voir le monde, aboutit au stade ultime de la selfie, où il ne reste plus que l’essentiel de l’œuvre, enfin dépouillé de toutes les impuretés – et puis, après tout, pourquoi est-ce que ma selfie, si tant est que j’ai la côte requise, ne pourrait pas être de l’art, elle aussi ?

Je contemplai là-bas une vidéo diffusée en boucle sur deux toiles blanches très larges montrant une tête d’homme en 3D mal animée sur fond clair et flou (où on y voyait parfois des draps) dire en anglais des phrases pleines de gros mots et dont la cohérence et la compréhension globales étaient questionnables.
Je me suis dit la chose suivante : « ça prend de la place, ça fait du bruit, c’est vulgaire, c’est mal fait et ça n’est pas beau ; conclusion : ça doit être de l’art. » Non pas que cet art là soit systématiquement laid ou bruyant, mais plutôt qu’il doit y avoir une qualité qui m’échappe, un sens tellement profond qu’aucun des visiteurs n’est en capacité de le sonder.
Le meilleur de cette histoire est que, en ma qualité de programmeur, je doute fortement que ce soit l’artiste représenté qui ait élaboré ces animations…

À la sortie-entrée du musée-magasin s’alignent, dans une boutique centrale, les produits dérivés (crayons, cartes postales et autres aimants à réfrigérateur) et catalogues, comme celui d’un des artistes du bâtiment (bien sûr disponible en plusieurs formats) achevant, si besoin il y avait, d’illustrer la logique égocentrique et mercantile de l’art des possédants – dit aussi contemporain.

Extrait de la collection, œuvre de Wolfgang Tillmans
Extrait de la collection, œuvre de Wolfgang Tillmans

Delacroix peint l’histoire de France en un tableau, tandis que Louis Vuitton est incapable, en un bâtiment de 11 700 m² et de plus de 100 millions d’euros, de susciter un intérêt qui dépasse celui de ses réseaux d’amateurs – je peux vous dire que beaucoup de visiteurs que j’ai appréhendé n’avaient pas une opinion très favorable de ce qu’ils voyaient.
Sa seule ressemblance avec le monde des arts d’antan se situe donc dans la dimension économique du mécénat, qui elle-même n’est plus du tout la même puisqu’elle allie ici le grand capital mondialisé (LVMH, chef de file mondial de l’industrie du luxe en termes de chiffre d’affaires, chiffre d’affaires de 30,6 milliards d’euros en 2014) avec les artistes apatrides contemporains (pianiste chinois Lang Lang, groupe électro allemand Kraftwerk, acoustique du duo Toyota-Nagata qui a fonctionné pour le Walt Disney Concert Hall de Los Angeles, artiste danois Olafur Eliasson, artiste allemand Gerhard Richter, artiste américain Jeff Koons, etc.)2.

La Fondation Louis Vuitton et ce bâtiment, c’est toute cette bourgeoisie sans noblesse qui occupe un espace aussi important que l’est son inutilité ; il s’agit d’occuper le vide sur lequel elle s’est bâtie, comme par peur de contempler son propre néant existentiel.3

Le plus tragique, dans toute cette histoire, c’est sans doute la question du savoir-faire : il n’existe quasiment plus. Mise à part pour Giacometti, les aplats d’une unique couleur sur de grandes surfaces, les photos dignes du compte Instagram moyen ou (pire encore) les pièces sous-traitées confirment qu’on est pas là pour voir une technique ou un savoir, mais une idée supérieure ou une improvisation.
Cette argumentation là, Frederick Ross de l’Art Renewal Center la tient bien mieux que moi. Il convient, si vous êtes intéressé, de parcourir sans attendre les enseignements de sa conférence Why Realism?4.

Que reste-t-il une fois qu’on a visité ce bâtiment ?
Le nom d’une marque et d’un architecte qui, par extension, devient lui aussi une marque qui se vend dans les magasins d’art contemporain internationaux.
À l’image de l’endroit où il est érigé, le bâtiment de la Fondation Louis Vuitton n’a pas d’attache, pas de modèle, pas de référence. Il est pour lui-même et sa logique commerciale de spectacle.
Quand à un moment dans l’art on en vient à nier la continuité de l’Histoire, on est soudain face à une question aussi excitante qu’affolante : que va-t-il se passer ?

Le musée d’Orsay (extérieur)
Le musée d’Orsay (extérieur)
Le musée d’Orsay (intérieur)
Le musée d’Orsay (intérieur)

On finira, en comtemplant Bouguereau, avec cette citation recueillie au Musée d’Orsay :

Gare à ceux qui prétendraient créer de toutes pièces un art nouveau sans aucun lien avec les formes de l’art historique. La tradition, le passé est la base sur laquelle il faut fonder tout progrès, car ce passé, c’est l’expérience humaine toute entière, c’est l’enseignement des siècles.

              – César Daly, Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1847

William Bouguereau - La Jeunesse et l’Amour (Musée d’Orsay)
William Bouguereau - La Jeunesse et l’Amour (Musée d’Orsay)

  1. Yves Klein, IKB 191 : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/bc/IKB_191.jpg

  2. Si vous pensez que c’est une caricature, je vous invite à aller le constater par vous-même.

  3. Ceci dit, petite concession : on peut sans doute reconnaître au bâtiment certaines qualités architecturales qui en font un perchoir-dédale plutôt intéressant.

  4. Frederick Ross, Why Realism? : http://www.artrenewal.org/articles/Philosophy/Why_Realism/why_realism.php